Créatif: le reportage est une compétence
J’ai eu un appel d’un client il y a quelques jours, qui souhaite me faire travailler sur un séminaire de plusieurs jours la semaine qui suit. Le job serait avant tout un reportage sur l’évènement et son déroulement, et une toute petite partie serait consacrée à faire des portraits de l’équipe dirigeante. Un seul souci se pose, je ne suis pas disponible les quatre jours que dure l’évènement, mais comme il sait que je vais faire le travail sans qu’il ait besoin de s’occuper de moi, il me demande de faire tout de même les portraits, et il a cette phrase qui me stoppe net: “Je te laisse le job fun et je file le reportage à un autre photographe moins expérimenté”…
Un vrai reportage, c’est tout sauf facile
Moi ce que j’aime, c’est le reportage, pas le studio. Pour moi, le studio c’est un job alimentaire, et le reportage ce que j’adore et où je peux m’exprimer, et je lui ai donc expliqué rapidement ces préférences pour qu’il en ait conscience la prochaine fois qu’il pense me faire plaisir en me donnant juste le studio et pas le reportage. De la même manière que j’avais expliqué à un autre client que si j’ai le choix, je préfère de loin faire de la photo que de la vidéo. Dans le cas ci-dessus, je comprends que la partie des photos qui sera scrutée de près et en premier seront les portraits, par les gens qui décident de les payer, et que c’est donc ce qui importe au client et qu’il souhaite sécuriser en faisant appel à moi, mais il confond l’importance du rendu final avec le plaisir que je peux éprouver à faire mon métier.
Ca m’amène à me demander pourquoi le reportage a une image si mauvaise auprès des clients. Pourquoi on paie cher une séance au studio pour un portrait qui n’a la plupart du temps pas grand chose de compliqué et sera souvent shooté et traité rapidement, alors même qu’un reportage qui va impliquer plusieurs heures de présence et de post traitement va être considéré comme “facile” et ne nécessitant pas une plus grande exigence, et donc se verra attribuer moins de budget.
Qu’on soit clair, je ne minimise pas le studio, mais je m’interroge sur les raisons qui font qu’on puisse imaginer que le reportage nécessite moins de travail et de connaissances qu’un quelconque autre domaine photographique, alors que c’est le métier le plus complet et le plus complexe que je connaisse dans le milieu: il faut être capable de mobiliser toutes ses connaissances et ses forces rapidement, savoir se gérer, utiliser toutes ses compétences sociales pour s’intégrer discrètement, être capable de cadrer en un clin d’oeil, et tant d’autres choses. Pourquoi le reportage est-il moins bien considéré, en tout cas dans mon expérience, que le studio?
Un des origines du problème vient peut-être des débutants photographes, qui semblent penser qu’il y a moins de savoir à maitriser rapidement pour faire du reportage, plutôt à tort, mais au regard de la capacité des clients à discerner une bonne photo d’une mauvaise, parfois à raison. On y trouvera en tout cas bien plus de travail sans être qualifié que dans les domaines nécessitant plus de matériel, voire un local, et il m’arrive fréquemment de tomber sur des débutants qui ont un seul appareil et un flash qu’ils savent à peine maitriser, et ça passe coté client… Autre confirmation de ce point, les faibles attentes de certains clients qui commandent un reportage “pour archiver l’évènement” et au cas où, mais le regardent à peine une fois l’album livré, à mettre en perspective des attentes que certains vont mettre dans un portrait car ils savent déjà l’utilisation qu’ils vont en faire.
Un bon photographe de reportage, on ne le remarque pas
Autre souci de perception des clients, un bon photographe en reportage se fait discret, utilise moins de matériel, sera moins flashy qu’un photographe de studio, qui par définition utilise beaucoup de matériel, qui prend de la place et est bien visible. Et bizarrement, c’est plus facile d’être bien payé pour louer du matériel que pour vendre du savoir-faire, certes rare, mais infiniment plus difficile à mettre en valeur dans le feu de l’action, surtout quand on doit être concentré sur son sujet. Pourtant, c’est un talent rare que d’être capable d’être présent sans attirer l’attention, de savoir se mêler aux gens naturellement sans qu’ils se demandent pourquoi on est là, et de savoir passer rapidement d’une situation à l’autre sans se faire remarquer.
Et en parlant de savoir faire il est évident que celui du studio, plus mathématique dans sa mise en oeuvre, est plus facilement quantifiable et valorisable. Le savoir-faire du reportage, qu’on résume bien trop souvent à une “sensibilité” bien galvaudée et souvent assez idiote (et c’est vraiment un domaine où les photographes donnent le bâton pour se faire battre en réduisant leur travail et leur compétence à une sorte de hasard bienheureux qui les aurait touchés), est trop perçu comme un instinct qui ferait que notre mérite se résumerait à avoir la chance de cliquer sur le bouton au bon moment…
J”ai longtemps gobé cette idée qu’on m’avait enfournée au chausse pied dans le crâne, jusqu’au jour où, vexé par une remarque d’un client qui m’a dit précisément ce qui est écrit ci-dessus, je lui ai confié mon appareil avec la mission de faire une bonne image en 10 minutes. Il est revenu au bout des dix minutes la tête basse, obligé de reconnaître que je lui rendais chaque semaine plus de 300 photos exploitables de sa soirée, et que c’était un peu plus que du hasard.