Créatif: la bonne surprise

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la photographie il y a un peu plus de 15 ans, le hasard et les circonstances ont fait que je suis très rapidement devenu professionnel. Gros bénéfice, j’ai du assimiler rapidement et sur le tas toute la technique photo pour répondre aux critères “pro”, en plus de faire énormément de photos, tout le temps, partout, sans arrêt. J’ai notamment fait les 10.000 premières photos chères à Henri Cartier-Bresson en un temps record.

Revers de la médaille, quand on travaille sur un évènement en se concentrant surtout sur la technique, on ne réalise pas forcément qu’un autre élément important existe et qu’il demande des efforts, parce que quand on bosse pour quelqu’un d’autre, il nous est partiellement servi sur un plateau et on n’a donc pas besoin de trop y réfléchir: cet élément, c’est l’histoire.

Quand on photographie un évènement, la grande histoire est déjà face à nous. On sait pourquoi on est là, ce qu’il faut mettre en avant, et on a une notion générale de ce qu’on doit rendre au client. Il n’y a donc pas lieu de s’en inquiéter, et on se concentre sur ce qu’on pense, à ce moment là de notre cheminement, être le plus important: la technique.

Trouver l’histoire, c’est un art.

Depuis le COVID, et j’ai déjà beaucoup raconté cette histoire, ma pratique photo a tourné un peu différemment. Au moment où je n’ai plus eu d’évènements à photographier quasi quotidiennement, j’ai ressenti un manque, et je suis sorti faire des photos autour de chez moi, et c’est là que j’ai compris que jusque là, j’avais été gâté: on m’avait toujours servi l‘histoire sur un plateau. Et soudain, je n’avais plus d’histoire sous la main, juste de la technique, et comme on devrait tous le savoir, la technique sans l’histoire, ça n’est que du tape à l’oeil.

Trouver l’histoire, c’est un art. Et comme tous les arts, ça se pratique d’une manière absolument contre intuitive dans notre monde moderne: en essayant, et en se plantant. En essayant BEAUCOUP, et en se plantant BEAUCOUP. Pas en regardant et en cherchant: en faisant, et c’est à force de faire qu’on finit par trouver. Allez expliquer ça dans un monde qui exècre l’échec.

 
 

Prenons l’exemple de cette Bat Mitsva: la grande histoire est facile à trouver, c’est une jeune fille dans une grande synagogue face à tous ses proches, et qui leur dit “ça y est, je suis grande”. Il y a plein de petites histoires qu’on connait déjà à force de faire les Bar-Mitsva, les regards fiers des parents, les larmes des grands-parents quand on leur rend hommage, l’émotion quand on parle de ceux qui ne sont plus là, les regard outrés des frères et soeurs quand on les taquine lors des discours, l’omniprésence des vidéastes, et tous ces passages obligés dans ce genre d’évènement. Et il y a les petites choses qui se dévoilent, presque par hasard.

 
 

Parmi ces petites choses, il y a elle, cachée dans l’ombre. La prof qui a passé un an à la préparer à ce moment. Planquée derrière les fleurs, invisible de toute la salle, mais là, juste derrière elle, à la soutenir et la rassurer. Qui retient son souffle à chaque fois qu’une étape importante de la prière a été franchie. Qui s’est attachée à son élève et est aussi fière qu’un parent de la voir enfin passer cette étape. Le travail invisible qui a permis à cette journée d’exister, c’est elle. Ça serait facile de passer à coté, et c’est même ce qui a failli arriver. Mais, à force de chercher des angles improbables et de tenter et d’essayer, tout d’un coup, j’ai vu son regard, et j’ai documenté une petite histoire qui va s’additionner à la grande. Une fierté différente et pas si évidente à trouver. Un truc dans cette journée que sans moi, personne n’aurait jamais vu. Et, contrairement à ce que les lignes précédentes pourraient laisser penser, qui ne m’a pas semblé si incroyable sur le moment. J’ai juste vu un petit quelque chose, et je l’ai capté, puis je suis retourné à ma grande histoire en notant, dans un coin de mon esprit, que s’il y avait une suite, je devais être présent. Ce qui a été le cas.

 
 

Mais surtout, comprendre ce qu’on photographie ne doit pas faire oublier que l’une des beautés de ce métier, c’est de dénicher ce genre d’imprévus. C’est la raison numéro un pour laquelle, même si je n’aime pas tourner en rond en attendant que l’évènement débute, même si je sais que ça va être long et difficile, je n’ai jamais peur d’aller sur un job ou de me planter: un photographe de reportage doit avant tout photographier ce qui se déroule devant lui, et c’est magnifique d’avoir un métier où c’est ce genre de surprise qui nous attend.

Dans le monde en ligne, tout est facile et l’échec ou les efforts n’existent pas.

C’est facile de faire croire que tout va bien et que tout est facile, surtout dans un métier artistique où on vend du rêve. La photo qui est considérée comme ma signature, personne ne sait que j’ai fait 6 tentatives et que je l’ai reprise en retouche près de 10 fois avant que ça ne fonctionne. Pour le reste du monde, elle est en premier dans mon portfolio, et elle est évidente. Personne ne voit les 99% de photos qui partent à la corbeille à chaque évènement. Personne ne voit qu’à bientôt 50 ans, j’ai pris un peu de poids et je dois faire un vrai effort pour me baisser et avoir ce petit angle en plus qui transforme une bonne photo en très bonne photo. Dans le monde en ligne, tout est facile, et l’échec ou les efforts n’existent pas. C’est d’ailleurs pour ça qu’il y a tant de prétendants au métier de photographe, à des tarifs souvent frustrants aux yeux ceux qui ont pris le temps de réfléchir, de comprendre le métier, et de se donner les moyens de l’exercer correctement.

Dans la vraie vie, c’est le bordel absolu. Je me fais mal pour aller rapidement au sol trouver le bon angle, et souvent ça ne marche pas. Je tente des dizaines de trucs et je prends plein de risques, souvent pour rien. La journée paradisiaque de mes clients, c’est une journée où je bosse très dur, où je souffre souvent, où je doute de mes choix, ou je dois parfois m’arrêter pour reprendre mon souffle ou retrouver mon zen après un moment difficile, ou après un énième échec, avant la petite lumière de “ça y est, je l’ai”.

Créer de belles choses, contrairement à ce qu’on peut croire, c’est plus souvent dans la souffrance que dans la facilité. Je sais que je vais être content de mon travail quand je commence à sentir que le lendemain, mon corps va me faire payer tous ces efforts avec une belle gueule de bois et beaucoup de courbatures. Je sais que si je cesse de douter ou que je cède à la facilité de me pencher un peu moins, quelque chose ne va pas. Parce que c’est dans ces échecs et dans ces efforts, que naissent les belles images. On essaie, ça ne marche pas, on réessaie, ça ne marche toujours pas, et on continue jusqu’au moment où, enfin, on y est. On donne tout pour trouver ces petites choses qui feront rire, pleurer, et que tout le monde aurait raté si on n’avait pas été présent. Cette idée idiote qu’on pousse au bout du bout et qui donne un bon résultat. Ce petit détail qu’on a à peine remarqué en cours de route, et qui fait toute l’image.

Ce sont tous les ratés qui ont précédé qui nous ont mené à cette image qui va fièrement trôner sur la cheminée.

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